George GROSZ, "Die Obrigkeit" ("L'Autorité), in Hintergrund (1927).

 

Plan du tableau

 

Episode (et page)

Personnages

 

 

Entrée dans l’écurie (16)

Mac, Matthias, Polly

L’arrivée des meubles et les vœux des comparses de Mac  (17)

Les mêmes + 6 hommes, dont : Jacob Robert Jimmy Walter, Eddy

Premier song : Le chant de Bill Lawgen et Mary Syer (18)

Le repas (21)

Les mêmes + Le Révérend Kimball

Song de Bill Lawgen et Mary Syer (suite, 24) : cantique pour le mariage.

Deuxième song : Jenny des pirates (25)

Avec Tiger Brown (27) : Mac raconte leur amitié et les souvenirs de la vie militaire

Les mêmes + Tiger Brown

 

Troisième song : Kanonen Song (28)

Le dernier cadeau offert par les hommes de Mac
(« petite surprise) : un lit de noces (31).
Song de Bill Lawgen (troisième occurrence).

 Les mêmes
 Les mariés seul à seule. (31) Tous sont partis : seuls restent en scène Mac et Polly 
 Quatrième song : Liebeslied

 

Le cadre [Art et Décoration]

Le mariage a lieu dans une écurie. Un cadre qui peut se lire, à l'instar des nombreuses allusions sexuelles que contient ce tableau, dans un contexte de « rabaissement » bakhtinien. On pourrait aussi considérer ce choix de l'écurie comme une allusion "biblique" à la crèche de la nativité (avec les truands "rois mages" qui défilent et présentent chacun leur cadeau aux époux).

Meubler cet espace, de bric et de broc : tel est l'objet de la première séquence du Tableau, qui installe au final une parodie dadaïste de décor bourgeois.

Sémiologie

En matière de « théorie du signe », le Tableau 2 se situe directement dans la continuité du Tableau 1. Après que Peachum a enseigné à Filch l’art de paraître mendiant,  le deuxième requin-sémiologue, Mackie, va maintenant apprendre à ses hommes l’art du raffinement en société, particulièrement pour cette grande occasion qu’est le mariage.

Globalement, la structure de son discours prolongera celui de Peachum : la formulation des préceptes de savoir-vivre s’accompagnant d’un gestus brutal et nourri de « grossièretés »[1]. La figure dominante reste l’oxymoron, qui mêle cérémonie-opéra et manières de gueux [2]. La parodie est omniprésente.

Tout au long de la scène, Mac fera office de censeur, rappelant continuellement ses hommes à l’ordre bourgeois du bon goût et de la bienséance. Voici par exemple comment il reproche à Eddy sa familiarité à l’égard de Polly (Eddy vient d’appeler « Chère Polly » la fiancée de son chef) :

« ‘ Chère Polly ‘ ! Je vais te faire rentrer la tête dans le ventre, avec ta « chère Polly », répugnant personnage ! A-t-on déjà vu ça ? « Chère Polly ». Tu as peut-être couché avec elle ? »  (p.18).

Premier domaine où se manifeste son raffinement intransigeant : la décoration.

Les meubles doivent être choisis et assortis avec goût. Ceux que lui amènent ses hommes ne sont pour lui que « de la camelote ».  Ses hommes ne sont que des « amateurs », des « bricoleurs », des « apprentis ». Ce sont  des « cannibales » et non des « hommes d’affaires » (« Vous ne serez jamais des hommes d’affaires », p.18)).

Sa critique la plus sévère concerne le mélange des genres : le crime absolu étant d'assortir « un clavecin en bois de rose » et un « sofa Renaissance ». « C’est impardonnable », décrète Mackie, qui se lamente :

« Vous n’avez donc pas la moindre notion des styles ?  On doit pourtant savoir distinguer le Chippendale du Louis-Quatorze » (p.19).                                            

Mackie veille également à ce que ses hommes s’habillent « correctement « (costume) pour le repas. Ou qu’ils mangent avec distinction. Petite leçon de maintien :

« MAC : Qu’est-ce que tu tiens à la main, Jacob ?
JACOB : Un couteau, captain.
MAC : Et qu’est-ce que tu as dans ton assiette ?
JACOB : Une truite, captain.
MAC : C’est bien ça, et avec ton couteau, tu coupes ta truite, n’est-ce pas. »  (p. 23).

Le professeur explose alors :

«  C’est inouï ! Polly, as-tu déjà vu ça ? Son poisson, avec un couteau ! Il n’y a qu’un cochon, pour faire ça, tu m’as compris, Jacob ? »  (p. 23) [3].

On le voit : c'est avec une certaine brutalité que Mackie enseigne le raffinement à ses hommes la  (oxymoron toujours). Ailleurs, il « fait voler d’une chiquenaude le chapeau d’Eddy » ; ou devant une remarque salace de Matthias, « brusquement, il le renverse d’une prise rapide » (didascalie, p. 20). Plus tard, il sanctionnera d’un « Ta gueule ! » (p 24) une autre allusion sexuelle.

Ceci dit, Mackie n’est pas toujours plus subtil que ses hommes, puisqu’il confond lui-même Louis XIV et Chippendale (p. 21), ou fait couper les pieds du « clavecin en bois de rose » parce qu’il manque de sièges.


Cérémonies et représentations

Le souci bourgeois de représentation qui anime Mackie s'investit dans la décoration ; il implique également  l'intérêt porté au spectacle. Celui-ci sera assuré par les songs, plus exactement par deux d'entre eux : le « Hochzeitslied für Armere Leute» ("Epithalame des pauvres, n°5) et le song « Seeräuber Jenny » ("Jenny des pirates", n°6).

Attentif au respect des convenances, (un mariage doit inclure du spectacle), Mac reproche durement à ses hommes de n’y avoir pas pensé (ce ne sont que des "racailles", ils sont tout sauf "civilisés") :

«  Il faut que je pense à tout. Je ne vous demande pas un opéra. Mais vous auriez pu organiser quelque chose qui nous change un peu de la bouffetance et des gaudrioles. »  (p.22)

A l'opposé de la nourriture et du sexe (le corps, la terre), au firmament de l'élégance,  il y a donc : l'opéra. Le spectacle se doit d'être avant tout un marqueur social de distinction :

« J’aurais aimé  qu'on ne se dise pas " A table en vitesse et foutons-nous en plein la lampe ! ", mais  qu’il y ait au début  [4] quelque chose de plus distingué, de plus poétique, quoi. Chez les autres, c’est ce qui se passe généralement dans ces cas-là. »  (p. 22).

Deux moments seront malgré tout dédiés au show lors du mariage de Polly et Mac.

Le cantique "Hochzeitslied für Armere Leute"

Le song « Epithalame des Pauvres » intervient à trois reprises dans le tableau. Ce « cantique » (p.24) appartient à la part « religieuse » de la fête. Mackie, toujours soucieux de bienséance, demande à ses hommes de l’interpréter « en l’honneur du révérend Kimball » (avec le chef de la police, le révérend est une des deux personnalités dont la présence confère sa solennité à la cérémonie).

Ce song est tout spécialement parodique. Il l'est quant à la forme : chanté par les hommes de Mac, Kurt Weill va jusqu’à demander qu’il soit  interprété « d’une voix hésitante, terne et fausse » (p.24). Quant au fond, c’est la grivoiserie qui domine : Bill Lawgen, le marié, est un « cochon », et « seule une petite partie d’elle lui suffit ! ». On ne sait pas, mais on s’en doute, quel est le métier de la femme ; le mari, lui, ne compte pas abandonner sa vie « de bâton de chaise ». Rien de bien religieux, donc, dans ce cantique.

L’ »Epithalame des pauvres » sera interprété trois fois dans le Tableau 2. Il l’a été une première fois, a capella, de façon tout à fait significative, au moment où les trois truands étaient en train de scier le clavecin. Entonner un chant de mariage salace et complètement faux, tout en sciant un précieux « clavecin en bois de rose » pour en faire un banc : on peut difficilement imaginer meilleure métaphore de la provocation artistique que représente l’opéra de quat’sous de Brecht, Hauptmann et Weill.

L’ »Epithalame des pauvres » sera enfin chanté une troisième fois, à la fin du tableau, lors d’un nouvel épisode grivois. D’abord exécuté « doucement et avec beaucoup d’expression » (p. 31), il sera finalement « braillé » au moment où les hommes ouvriront la tenture qui cache leur dernier cadeau : le lit destiné à abriter les ébats du jeune couple.

Liebeslied

Cette troisième interprétation du chant de Bill Lawgen et Mary Syer le relie directement au quatrième song donné dans le Tableau 2 : le Liebeslied, non moins parodique, mais dont le style contraste fortement (aussi bien musicalement que du point de vue du contenu) avec celui de l'Hochzeitslied.

La transition entre les deux est effectuée par le départ des hommes, « qui s’éclipsent discrètement », et la phrase d’introduction de Mackie : « Et maintenant, le sentiment retrouve ses droits. »   (p. 31).

Ce dernier song, le Liebeslied, s’inscrit ainsi dans une double référence, citant à la fois – le song « Anstatt dass » (romantisme de la lune sur Soho, etc.) – et le Hochzeitslied, (précarité du couple, etc.).

Voici la partie « Anstatt Dass » :

«  MAC : Vois-tu la lune sur Soho ?
POLLY : Je la vois, mon amour. Sens-tu battre mon cœur, mon bien-aimé ?
MAC : Je le sens, ma bien-aimée.
POLLY : Là où tu iras, j’irai moi aussi.
Et là où tu seras, moi aussi je serai. »

Et la partie « Hochzeitslied » :

«  Nous n’avons pas de papiers officiels, (…)
Je ne sais pas d’où vient la robe de mariée.
L’assiette dans laquelle tu as mangé,
Ne la regarde pas trop. Jette-la ! »


Le song "Seeräuber Jenny"

Deux songs, on l'a dit, alimentent la partie "spectacle" de ce mariage des pauvres gens. Le second est le « song de Jenny des Pirates ». 

Les hommes de Mackie, ignorants des codes en vigueur, n’ont pas prévu d’agrémenter le mariage par un divertissement. C’est donc la mariée qui devra s’en charger, avec un épisode de cabaret auquel tous seront invités à participer.

Le song de Jenny des pirates est analysé plus longuement ici.

 

Songs, parodie et critique sociale dans le Tableau 2

 

Le tableau 2 compte quatre songs, tous parodiques.

Le premier tourne en dérision l'institution du mariage, et l'Eglise, qui en est le garant. Le dernier s'en prend aux clichés de l'amour romantique. L'un et l'autre, mariage et amour romantique, sont "rabaissés" (rapprochés de la terre) et "découronnés" par les motifs grossièrement sexuels omniprésents. Le deuxième song, le chant de Jenny des Pirates, met en cause le Pouvoir politique, intimement associé à la domination masculine. C'est la Folie, ici, qui se fait le porte-parole des humiliés.

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] La grossièreté, dans le cas de la scène de mariage, se constitue principalement d’allusions sexuelles.

[2] La figure est récurrente chez Brecht, – on peut citer par exemple le comportement de Ui et sa bande dans La résistible ascension. Préfiguré dès L’Opéra de quat’sous¸ le cérémonial de la bourgeoisie nazie est, d’une certaine façon, un opéra de gueux. Dans Ui, les choses sont à vrai dire tout à fait claires, puisque c’est auprès d’un acteur spécialiste de Shakespeare que se fera la formation de l’apprenti-marquis.

[3] Mac est un censeur intraitable. Et la scène du poisson sera comiquement redoublée un peu plus loin avec le Pasteur Kimball comme victime (pasteur qui, par ailleurs, semble n’être venu là que pour manger) :

« (Un grand éclat de rire à la table. La bande se moque du pasteur.)
MAC : Qu’est-ce que vous tenez à la main, révérend ?
JACOB : Deux couteaux, captain.
MAC : Et qu’est-ce que vous avez dans votre assiette, révérend ?
KIMBALL : Du saumon, je crois.
MAC : C’est bien ça, et avec vos couteaux, vous coupez le saumon, n’est-ce pas ?
JACOB : Vous avez déjà vu ça, bouffer son poisson avec son couteau ! Pour faire ça, il n’a qu’un…
MAC : Cochon. Compris, Jacob ? Retiens la leçon. «  (p. 27)

 [4]   Seulement au début, bien sûr.