Introduction

 

Le discours critique sur la guerre est omniprésent dans l’œuvre de Brecht. On ne s’attendrait pas à le retrouver dans L'Opéra de quat'sous. Et pourtant, il y a ce « chant des canons », chanson de caserne qui parvient à dire, sous la forme de l’antiphrase, la cruauté barbare de la guerre. Comment Brecht s’y prend-il pour intégrer ce poème antimilitariste dans la pièce de John Gay ?

C’est le mariage. Le truand-homme d’affaires a invité à la fête son ami, chef de la police corrompu, le terrible Tiger-Brown. A deux, ils vont se rappeler les souvenirs de leur jeunesse. « Mackie et Jackie »  se sont connus à l’armée : ils ont fait ensemble les guerres coloniales, d’où ils ont rapporté cette chanson guerrière, hilare et raciste.

Mais le Chant des canons est un song [1].  Concourent ici à la verfremdung : la musique, le contenu du texte, ainsi que les conditions d’énonciation (à savoir, par exemple : un éloge de la vie militaire chanté par un truand et un lâche corrompu, devant un pasteur idiot et une bande de gangsters).

 

Histoire du texte

Le texte du Kanonen Song est un assemblage de deux poèmes parus antérieurement [2].

Le refrain (« Soldaten wohnen | Auf den Kanonen… ») a été initialement inclus dans le texte de la pièce Homme pour homme, lors de sa création à Berlin en 1925.

Les trois strophes, qui racontent l’histoire des soldats John, Jim et Georgie, ont été publiées sous le titre « Les trois sodats », dans une première édition des Sermons domestiques, en 1926. Réécrites en 1927, elles ont finalement été retirées du recueil.

Ce récit condensé de l’épopée militaire des « trois soldats », présente des allusions au recueil de nouvelles Soldiers three de Rudyard Kipling. La référence aux guerres de l’empire britannique est également présente dans le refrain : Mackie et Jackie sont des anciens de la guerre des Boers et de l’armée de l’Empire des Indes.  Le contexte, et la vision de l’armée,  est le même que celui d’Homme pour homme.

Le contenu

  1. Commençons par ce refrain raciste, violent, et plein de gaieté.

    Que racontent les quelques vers initialement parus dans Homme pour homme?
    1. Les trois premiers sont explicites : « Les soldats habitent sur les canons. » Le contexte est celui des guerres capitalistes et coloniales, « Du Cap à Cooch Behar ».
    2. La deuxième partie est tout aussi claire. Elle énonce plaisamment l’objectif de cette campagne : des bronzés ou des jaunes, si on rencontre une autre race, on en fera du steak tartare !

  2. Les couplets.

    1. Ils condensent en trois étapes resserrées toute l’expérience militaire du simple soldat.
    2. La première strophe commence par rappeler le thème d’Homme pour homme : l’armée ne vous demande pas qui vous êtes. Enjoué et plein d’énergie, le départ pour la guerre de John, Jim et Georgie, les trois soldats, évoque celui de Bardamu dans le premier chapitre du Voyage au bout de la nuit. L’esprit de la strophe est en cohérence avec  l’allégresse du refrain : on marche joyeusement, à la rencontre de toutes ces autres races, dont on ne fera qu’une bouchée [3].
    3. La deuxième strophe évoque les moments difficiles (whisky trop chaud, pas de couverture) ; mais Georgie, le sergent, rappelle à ses deux compagnons cette belle vérité : « L’Armée ne peut pas crever ». Ce que confirme le refrain badin : s’il pleut et qu’on rencontre une autre race, on en fera du steak tartare.
    4. La troisième strophe est, elle, on ne peut plus expéditive : ils sont tous morts. Mais dans le corps des hommes, le sang reste bien rouge (« Jim ist tot » rime avec « Blut ist noch rot »), et l’Armée continue à recruter ! Oui, l’armée est éternelle, le refrain peut donc revenir, ad infinitum, toujours aussi joyeux [4] : la destinée humaine n'est-elle pas de finir en steak tartare ?
    5. L’Armée est le véritable sujet de ces trois strophes : dans chacune, un vers de structure analogue lui est consacré, soulignant chaque fois la puissance de la machine à broyer les hommes :

               « Die Armee, sie fragt keinen, wer er sei. »
               [« L’armée ne vous demande pas qui vous êtes.»] (str 1)
               « Die Armee kann nicht verrecken. »
               [« L’armée ne peut pas crever » ] (str2)
               « Für die Armee wird jetzt wieder geworben. »
               [ « Pour l’armée, on continue à recruter. » ] (str 3)

 Bref,  le Chant des canons est totalement dans l'esprit de la Légende du soldat mort.

 

Parodie, musique

" La musique en avant Zim Bang Jouait une marche entraînante. "
BRECHT, Sermons domestiques, "La légende du soldat mort" (1919).

Rythme plein d’énergie, percussions canailles, cuivres éclatants : la musique exerce ici de façon particulièrement nette son effet distanciateur [5], en contraste avec la cruauté morose de l’histoire racontée.

La contradiction que souligne la musique est du reste présente au sein même du texte : une histoire sombre racontée sur un ton badin.

Ton badin que renforce le contexte de l’énonciation : les deux copains, assis sur une table, tout à la joie d’évoquer le bon vieux temps, et qui se mettent finalement à taper du pied en chantant le refrain (et pourtant, quand même : les trois soldats, leurs amis sans doute, sont morts, et l'un d'eux en train de pourrir... ).

Ce contraste entre une énonciation euphorique et un contenu dramatique n’est pas sans rappeler au lecteur francophone le célèbre chapitre 3 de Candide, qui raconte dans la bonne humeur la répugnante guerre des Abares et des Bulgares.

 

En 1932, Brecht publie un conte pour enfants intitulé Die drei soldaten. Il sera illustré par George GROSZ.

 

  

[1] Comme l’indique bien la didascalie introductive : «  Eclairage de song. Sur le tableau :  " La chanson des canons " ».

[2] Sur l’histoire de ce song, et de tous ceux de L'Opéra de quat'sous, voir Laurent FENEYROU, « Dramaturgie musicale et idéologie, Brecht et ses musiciens », dans Musique et Dramaturgie, Paris, Publications de la Sorbonne, 2003, p.115.

[3] On pense aussi à la joyeuse initiation par le sergent Hartmann dans Full metal jacket.

[4] Ici encore, Full metal jacket, la dernière scène : au milieu des immeubles en flamme, la troupe continue joyeusement sa progression, au son de la « Mickey Mouse song »…

[5] Voir à ce propos Laurent FENEYROU, op.cit., page 115.