« Die seeräuber-Jenny » : lecture d’un song

Le song de Jenny-des-pirates

                                                  Ecouter le song en allemand (Lotte Lenya, dans le film de G.-W. Pabst)
                                                  Ecouter le song en anglais (Marianne Faithfull)
                                                  Jenny, Polly, Jenny : trois femmes rebelles

 

Chanté par Polly Peachum le jour de son  mariage clandestin, Das lied der seeräuber  évoque le jour de  vengeance des humiliés, dans une apocalypse d’ultra-violence. Aux hommes ("Meine Herren") qui se rient d’elle, Jenny, femme et prolétaire, chante le grand soir qui verra, par le feu et le sang, sa prise de pouvoir sur la ville :

« Ce jour-là, vers midi, quel silence sur le port,
Quand on me demandera qui mourra.
Et vous m’entendrez dire : « Tous ! », et faire
A chaque tête qui tombera : « Hop-là ! »

 

HISTOIRE DU TEXTE

Intégré à L'opéra de quat'sous, ce song a été écrit vraisemblablement deux ans auparavant, en1926. L'actrice Carola Neher l'a interprété fin 1926 lors d'un cabaret.

 

LE CONTENU

Le chant raconte la vengeance de Jenny-la-soumise sur la ville qui la rejette, -  « vous ne savez pas qui je suis ». Cette vengeance sera impitoyable : quand viendront les pirates, ceux qui se moquent d'elle maintenant ne riront plus. Personne ne sera épargné ; et Jenny, avant de s'embarquer avec les pirates, s'esclaffera (« Hopla ») à chaque tête qui tombera.

« Hopla !... » (Song n° 6 - Acte 1, Tableau 2) – Luca Pisaroni chante l’air « Se vuol ballare » des Nozze di Figaro (mise en scène Jean-Louis Martinoty)

UN ASPECT DE LA STRUCTURE DU SONG

Anaphore de « wird » (futur, plus de 15 occurrences) et de « Und » (et et et et et : répété près de 40 fois dans le song). Les images juxtaposées se succèdent. Structure de fantasme : ce  song est un songe ("traüme eines küchenmädchens"), comme une histoire de triomphe et de  révolte que se raconterait un enfant malheureux, - ou un simple d'esprit).

ÉNONCIATION

Dans la grange, le jour de son mariage avec le pirate Mackie, Polly propose un petit spectacle, une mise en scène, dont le but est d’égayer l’assistance. Elle va jouer le rôle d’ « une fille que j’ai vue un jour dans une de ces petites tavernes à quatre sous [vier-penny-kneipen]) de Soho». D’une fille qui chante son rêve de revanche. C’est évidemment aussi son histoire à elle, Polly, que va raconter la fille de cuisine. 

LE CADRE

- Polly pose soigneusement le cadre du song avant de se mettre à chanter. Elle installe l’énonciation, et commence par prendre à partie les hommes de Mackie, qui auront un rôle à tenir dans la mise en scène, – le public joue dans la pièce (et Polly est aussi metteur en scène).

- Elle raconte la fille docile, et le petit comptoir crasseux ;

- le bac à vaisselle, et le torchon pour essuyer les verres ;

- Et autour de la fille qui chante sa rengaine d’humiliée : des messieurs qui se moquent d’elle. « Alors Jenny, ton bateau, quand est-ce qu’il arrive ? «.

UN SONG

- Didascalie : « Eclairage de song : lumière dorée. L’orgue s’illumine. Trois lampes descendent des ceintres au bout d'une perche, et on lit sur les panneaux : Seeräuber-Jenny. «

QUI CHANTE ?

- Dans la mise en scène de Polly, Jenny est comme elle une fiancée, « die Seeräuberbraut », la fiancée du pirate.

- Une fille de cuisine : la dernière des derrières, une lumpenprolétaire (« Und sie sehen meine Lumpen und dies lumpige Hotel »), coincée dans sa cuisine,  qui prend à partie les hommes et leur domination.

- Tout le monde se moque d’elle, – elle est une espèce de simple d’esprit, – figure de « sot » dans la terminologie de Bakhtine –, qui rêve sa royauté future.

CABARET DANS L'OPERA : LE SONGE COMME MISE EN ABYME

Jenny la pirate est une artiste, une lumpen-cantatrice : ce dénouement triomphal qu’elle imagine, ce jour du couronnement, fait de son chant un air d’opéra pour gueux.

On est ainsi en présence d’un joli dispositif narratif où se multiplient emboîtements et reflets.

Dans le spectacle que nous donnent Brecht et Weill, le public assiste au mariage de la fille du roi des mendiants. La cérémonie a lieu dans une écurie.
(On pourrait penser à cet air des Noces de Figaro Giovani lieti, fiori spargete davvant’il nobile nostro signor [1] ).

A l'occasion de cette cérémonie, la mariée va provoquer ses invités en leur jouant un petit spectacle,
dont l’héroïne est une fille de cuisine,
laquelle, – dans un caboulot minable et sur la demande de ses clients, donne un petit spectacle.

Où la folle joue son Hamlet, et se moque de ce public de quat'sous, en lui chantant son Meurtre de Gonzague à elle : oui, la vengeance, un jour, viendra.

Tout ce réseau de relations emboîtées (le cabaret dans le mariage dans l’opéra) pourrait être schématisé de la façon suivante :

    Raillerie, Révolte, Vengeance :
    mise en scène et relation Valet/Maître dans 
    Le cabaret / Le mariage / Le théâtre (l’opéra)

 

La fille de cuisine      ℜ

Les clients du cabaret

 

≈ Polly                      ℜ

Mac et ses hommes

 

≈ Figaro/Suzanne     ℜ

Le Comte Almaviva

 

≈ Hamlet                   ℜ

L’usurpateur Claudius 

 

≈ Brecht/Weill            ℜ


Le spectateur bourgeois,
consommateur d'art culinaire

 

[1] Car par bien des aspects (et notamment : le mariage comme révolte), ce mariage nous en évoque un autre : celui de la soubrette Suzanne et du valet Figaro, – Figaro charmant factotum, qui saura lui aussi exercer ses talents de metteur en scène et  far ballar il signor contino.

 

GRAND ART ET GAMINERIES : LES REACTIONS APRES LE CHANT

-  Dès le song achevé, Mackie rend justice à l’artiste. Face à ses hommes, qui se contentent de trouver ça "gentil" (culinaire ?), il prend la défense de Polly : « C’est du grand art, ce n’est pas gentil ! ». Une fois encore,  l'homme du monde  leur fait la leçon en matière de goût.

- Mais il n’en censure pas moins sa femme, réaffirmant durement la domination masculine : « Je n’aime pas du tout ces mômeries. A l’avenir, tu voudras bien t’abstenir. « 

- Mac fait œuvre, en quelque sorte, de critique bourgeois (on dirait presque qu'il adresse à Brecht et Weill sa critique de L'opéra de quat'sous).

REVOLTE

Porté par la figure hors-norme de la fille de cuisine, ce song évoque le thème de  la révolte sous plusieurs de ses aspects : rejet de la Famille, révolution sociale, rébellion féministe, négation de l’ordre par la poésie, provocation de la censure masculine et bourgeoise.

 

Jenny-des-pirates chante tout à la fois :

- La révolte d’une prolétaire contre la société (« la ville »), le soulèvement des gueux.

- La révolte du bouc émissaire (de l'albatros), que l’on harcèle et dont on se rit. (Polly insiste : « Et il faut que vous sachiez que tout le monde se moquait d’elle », p.25 ; Et Jenny : « Vos rires cesseront », p.26).

- La révolte d’une femme contre le pouvoir des hommes (Polly : « les messieurs qui se moquaient d’elle », p.25 ; Jenny : "Meine Herren" (deux fois);  « Ils prendront un de vos frères », p.26).


A travers celle qui le chante  – Polly Peachum –,  le song exprime également

- La révolte contre les dogmes familiaux. L'histoire que raconte Jenny-des-pirates, c'est celle de Polly elle-même : sa rébellion romantique et violente contre les valeurs de sa famille, incarnées par Peachum le Père (rébellion qu’exprime  à lui seul le fait de ce mariage clandestin, avec un homme réprouvé par son père, – puisque c’est un pirate, Mackie le räuber, que Polly a choisi comme époux).

- La provocation contre la censure qui a pour porte-parole autoritaire le mari, Mackie.

- La poésie comme défi, comme désaveu de la réalité sociale (l'exploitation de l'homme par l'homme).

 

George GROSZ, « Gottes sichtbarer Segen ruht auf uns (Schiller) » ("La bénédiction visible de Dieu
repose sur nous (Schiller)", in Die räuber, Berlin, Malik Verlag, 1922.
[ " ...Et vous ne savez pas à qui vous avez affaire. " (Song de Jenny des pirates, Acte I, Tableau 2) ].

 

 

Le texte du song

 

Ecouter (en allemand)

Chanté en anglais par Marianne Faithfull

Lire le texte du song, en allemand et en anglais

 

En allemand :

Meine Herren, heute sehen Sie mich Gläser abwaschen
Und ich mache das Bett für jeden.
Und Sie geben mir einen Penny und ich bedanke mich schnell
Und Sie sehen meine Lumpen und dies lumpige Hotel
Und Sie wissen nicht, mit wem Sie reden.
Und Sie wissen nicht, mit wem Sie reden.
Aber eines Abends wird ein Geschrei sein am Hafen
Und man fragt "Was ist das für ein Geschrei?"
Und man wird mich lächeln sehn bei meinen Gläsern
Und man sagt "Was lächelt die dabei?"

Und ein Schiff mit acht Segeln
Und mit fünfzig Kanonen
Wird liegen am Kai.

Man sagt "Geh, wisch deine Gläser, mein Kind"
Und man reicht mir den Penny hin.
Und der Penny wird genommen, und das Bett wird gemacht!
Es wird keiner mehr drin schlafen in dieser Nacht.
Und sie wissen immer noch nicht, wer ich bin.
Und sie wissen immer noch nicht, wer ich bin.
Aber eines Abends wird ein Getös sein am Hafen
Und man frag "Was ist das für ein Getös?"
Und man wird mich stehen sehen hinterm Fenster
Und man fragt "Was lächelt die so bös?"

Und das Schiff mit acht Segeln
Und mit fünfzig Kanonen
Wird beschiessen die Stadt.

Meine Herren, da wird ihr Lachen aufhören
Denn die Mauern
werden fallen hin
Und
die Stadt wird gemacht dem Erdboden gleich.
Nur ein lumpiges Hotel wird verschont von dem Streich
Und man fragt "Wer wohnt Besonderer darin?"
Und man fragt "Wer wohnt Besonderer darin?"
Und in dieser Nacht wird ein Geschrei um das Hotel sein
Und man fragt "Warum wird das Hotel verschont?"

Und man wird mich sehen treten aus der Tür gehn Morgen
Und man sagt "Die hat darin gewohnt?"

Und das Schiff mit acht Segeln
Und mit fünfzig Kanonen
Wird beflaggen den Mast

Und es werden kommen hundert gen Mittag an Land
Und werden in den Schatten treten
Und fangen einen jeglichen aus jeglicher Tür
Und legen ihn in Ketten und bringen vor mir
Und mich fragen "Welchen sollen wir töten?"
Und an diesem Mittag wird es still sein am Hafen
Wenn man fragt, wer wohl sterben muss.
Und dann werden Sie mich sagen hören "Alle!"
Und wenn dann der Kopf fällt, sage ich"Hoppla!"

Und das Schiff mit acht Segeln
Und mit fünfzig Kanonen
Wird entschwinden mit mir.